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LES DROITS DE LA PERSONNE AU CANADA : Perspective historique

La menace rouge : partie 2

53 1/2, avenue du Parc
Montréal (Québec)
5 février 1948

John Switzman, Max Bailey et Freda Elbling ne s'attendent pas à voir leur nom paraître dans les livres d'histoire. Ces trois personnes bien différentes n'ont qu'un point en commun : une maison au 53 1/2, avenue du Parc, à Montréal. Freda est la propriétaire de la maison, mais ne veut pas y vivre; Max Bailey y habite, mais n'en est pas propriétaire et John Switzman n'en était pas propriétaire et n'y vit pas - mais veut y vivre.

On peut se demander : « pourquoi Max ne cède-t'il pas son bail à John Switzman? C'est précisément ce qu'ilfait. Les ennuis commencent lorsque Freda découvre que John est un adepte de Karl Marx et souhaite faire du 53 1/2, avenue du Parc le centre de rencontre des communistes à Montréal. Freda ne craint pas forcément John Switzman ou Karl Marx. Elle craint plutôt la province de Québec.

En 1948, le premier ministre Maurice Duplessis dirige le Québec. Il a des idées bien arrêtées sur ce qui estbon et ce qui est mauvais pour le Québec. Les Témoins de Jéhovah, les syndicats et les Communistes, croit-il, ne sont pas bons pour le Québec. Afin de contrer ces « influences négatives », la province adopter la fameuse « loi du cadenas », la Loi protégeant la province contre la propagande communiste. Cette dernière interditt :

  • d'utiliser (une maison) ou de permettre à toute personne d'en faire l'usage afin depropager une idéologie communiste ou bolchevique, par quel moyen que ce soit.
  • d'imprimer, de publier ou de distribuer dans la province des journaux, des magazines, des brochures, des circulaires, des documents ou des écrits, propageant l'idéologie communiste ou bolchevique.

Comme les lois adoptées par l'Union soviétique, la loi donne au gouvernement le pouvoir de fermer une maison pendant une période allant jusqu'à un an, ainsi que de confisquer et de détruire tout matériel qui y est contenu. Pour Freda Elbling, propriétaire de la maison, l'idée de séjourner en prison et de faire confisquer sa maison ne lui semble pas particulièrement attirante. Afin d'éviter des ennuis, Freda Elbling intente un procès contre John Switzman pour faire annuler le bail.

Switzman comprend les inquiétudes de Freda Elbling; il craint aussi la Loi du cadenas. Il s'y oppose donc. Il prétend que la loi outrepasse les pouvoirs de la province de Québec, et constitue une violation de son droit de s'exprimer librement. Il perdra sa cause - deux fois.

Édifice de la Cour suprême du Canada
Mais John Switzman est tenace. Il amène sa cause devant la Cour suprême du Canada. Le 8 mars 1957, date à laquelle huit des neufs juges conviennent que la Loi du cadenas outrepasse la compétence de la province en ce qui concerne la limitation de ses droits de libre expression.

Le Juge Rand résume l'affaire ainsi :

« L'objet de la législation, comme en témoigne la désignation, consiste à prévenir la propagation du communisme et du bolchevisme, mais pourrait aussi bien viser la suppression de toute autre doctrine ou théorie politique, économique ou sociale. »

En ce qui concerne le droit à la libre expression,- ainsi que la capacité du gouvernement provincial de la limiter,- il ajoute :

« La liberté est aussi essentielle à l'esprit humain que l'est la respiration à l'existence physique de l'être humain. Comme elle est inhérente à l'individu, elle est inhérente à sa citoyenneté. Par exemple, toute mise hors la loi, , par le retrait du statut civil et l'annulation de la citoyenneté, concerne uniquement une société à charte fédérale. »

Le juge Taschereau est le seul juge dissident. Il prétend qu'il s'agit d'une loi foncière, et non d'une loi pénale, conçue pour régir l'utilisation des propriétés et non les comportements criminels. Ses propos sont en vain.

En bout de ligne, la Loi protégeant la province contre la propagande communiste est abrogée; John Switzman garde son bail, Freda Elbling ne passe de temps en prison et Max Bailey se lave les mains de toute l'affaire.

Pour en savoir plus long...

Lire : Switzman c. Elbling
Voir la Loi protégeant la province contre la propagande communiste