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15/06/2009
Notes pour une allocution de
Jennifer Lynch, c.r.
Présidente
de la
Commission canadienne des droits de la personne
Le système fédéral de protection des droits de la personne :
des approches modernes pour des enjeux modernes
Conférence annuelle 2009 de
l’Association canadienne des commissions et
conseil des droits de la personne (ACCCDP)
Le lundi 15 juin 2009
Montréal (Québec)
L’allocution prononcée fait foi
Introduction
Je suis heureuse d’être ici en compagnie de mes collègues et de pouvoir discuter de la façon dont nos structures et nos mandats appuient nos objectifs communs.
Ce matin, je vous résumerai notre mandat et notre structure et j’aborderai ensuite les pratiques efficaces et les enjeux les plus préoccupants.
Structure et mandat
Le système fédéral de protection des droits de la personne compte deux organismes distincts : la Commission et un tribunal indépendant, lequel tient des audiences.
Dans la Loi canadienne sur les droits de la personne qui a été rédigée en 1977, l’article énonçant son objet stipule que :
« La présente loi a pour objet de compléter la législation canadienne en donnant effet […] au principe suivant : le droit de tous les individus […] à l’égalité des chances d’épanouissement… »
… et ce, sans discrimination.
Nous appliquons ce principe de deux façons :
1) Nous jouons un rôle d’examen en recevant et en traitant les plaintes.
Notre processus d’examen donne de bons résultats : chaque année, nous recevons environ 10 000 demandes d’information, lesquelles se traduisent par quelque 700 plaintes officielles. Nous renvoyons plus ou moins 15 % de ces plaintes devant le Tribunal canadien des droits de la personne.
Que faisons-nous des 85 % qui restent?
Ces dernières années, nous avons réglé un grave problème de retard de traitement et de dossiers en attente. En 2002, nous avions 1 287 dossiers actifs dont l’âge moyen était de 25 mois. En 2008, nous avions ramené ce nombre à 568 dossiers actifs dont l’âge moyen était de moins de 9 mois.
2) Nous cherchons à faire progresser les droits de la personne :
Voici quelques exemples d’outils qui ont été mis au point dernièrement :
Depuis sa création, il y a plus de trente ans, la Commission a permis d’améliorer bien des choses :
Cette année, nous avons axé notre plan d’intervention stratégique sur les droits des Autochtones.
La Commission canadienne des droits de la personne est d’avis que le système de protection des droits de la personne peut être amélioré.
Toutes ces réalisations nous font prendre conscience qu’il n’y a rien d’immuable dans les droits de la personne et dans la manière dont ils sont perçus par la population — ni même dans le système de protection sous-jacent.
La Commission a notamment la tâche de reconnaître les mouvements sociétaux et de faire preuve de leadership en élaborant des politiques ou en proposant des modifications législatives qui sont nécessaires pour tenir compte de l’évolution de la société et s’y adapter. Il est donc question ici, entre autres choses, de modifications à notre loi habilitante s’il y a lieu.
Vous vous souvenez sans doute qu’à la conférence de l’an dernier, j’ai annoncé que nous mènerions un examen stratégique global sur les moyens de prévenir les préjudices causés par la propagande haineuse sur Internet tout en respectant la liberté d’expression.
La semaine dernière, nous avons déposé un rapport spécial au Parlement afin de présenter aux législateurs et à la population une analyse approfondie de la question de la liberté d’expression et de la propagande haineuse à l’ère d’Internet.
La Commission a conclu que tant le Code criminel que l’article 13 de la Loi canadienne sur les droits de la personne sont efficaces pour lutter contre la propagande haineuse sur Internet, en fonction de leur objectif respectif.
Dans ce rapport, la Commission propose également des améliorations à la Loi afin de combler des lacunes cernées grâce à notre processus de consultation. Elle a aussi formulé certaines remarques destinées à accroître l’efficacité du Code criminel.
Par ailleurs, les mesures suivantes ont été prises à l’interne en ce qui concerne les points soulevés au sujet de nos processus :
Je tiens à souligner que le débat en cours représente un exercice démocratique positif et important.
Au Canada, la liberté d’expression est un droit fondamental qui, comme vous le savez, est garanti par la Charte canadienne des droits et libertés. Comme aucun droit n’est absolu, la conception moderne des droits est celle d’une matrice de droits et libertés qui se renforcent mutuellement les uns les autres pour former un système solide et durable de protection des droits de la personne.
La liberté d'expression est importante, car les mots et les idées sont doués de pouvoir. Très largement positif de nature, ce pouvoir peut aussi être utilisé pour saper la démocratie, la liberté et l'égalité. C’est la raison pour laquelle le Canada et bien d’autres pays ont adopté des lois destinées à restreindre les formes extrêmes d’expression haineuse qui apportent peu au brassage des idées, mais qui sont très préjudiciables à nos concitoyens.
Préoccupations
L’une de nos principales préoccupations concerne la gestion de nos ressources — la portée de notre mandat a été élargie et le nombre d’organisations qui relèvent de notre compétence a augmenté au cours des années sans que les fonds nécessaires nous soient accordés. Cela dit, je suis convaincue que tous mes collègues se trouvent dans une situation semblable.
Je sais que notre principale préoccupation touche également la plupart d’entre vous : la nécessité de renforcer le système global de protection des droits de la personne et de veiller à ce que les membres du public comprennent bien ce que nous faisons.
L’accès à la justice est vital pour l’administration de la justice; il doit y avoir des points d’entrée permettant aux personnes les plus vulnérables de la société de se faire entendre.
Au fil des années, il a été déterminé que l’accès aux tribunaux administratifs constituait un moyen efficace pour les minorités privées de leurs droits, notamment. Je suis certaine que tous ceux d’entre nous qui travaillent au sein de commissions et de tribunaux jouent ce rôle essentiel.
Le débat s’est maintenant élargi — dépassant la question du juste équilibre entre les droits — puisqu’il porte dorénavant sur le système de protection des droits de la personne lui-même.
De nos jours, nous assistons à une campagne de désinformation d’une ampleur croissante qui prétend que l’égalité est un dossier réglé au Canada. Des détracteurs cherchent à ridiculiser le système de protection des droits de la personne et à fragiliser son héritage et sa capacité de garantir un statut égal à tous les Canadiens.
Tout a commencé lorsque le Congrès islamique canadien a déposé une plainte contre Rogers Communications devant trois instances : l’une fédérale, l’une en Ontario et l’autre en Colombie-Britannique. Les trois instances ont rejeté la plainte.
Avant même que ces trois plaintes soient rejetées, bon nombre de commissions et de tribunaux ont fait l’objet de protestations qui ont fait grand bruit : des personnes se sont insurgées contre la possibilité que des médias grand public soient visés par des plaintes officielles puisque cela ne cadre pas avec l’engagement du Canada de garantir la liberté d’expression.
Le débat a vite dégénéré en campagne visant à discréditer les processus de la Commission, son professionnalisme et son personnel. L’information publiée sur le sujet était en grande partie inexacte, tendancieuse et même parfois effrayante.
Certains articles décrivaient ainsi les commissions des droits de la personne et leurs employés :
En plus de ces propos de plus en plus nombreux jetant le discrédit sur notre institution :
Certains spécialistes en droits de la personne ont tenté de répondre à ces propos et de corriger l’information communiquée. Après avoir envoyé une lettre à un grand quotidien, l’un d’entre eux a fait l’objet d’une accusation dans une réponse rédigée par un journaliste qui demandait si ce spécialiste était un pédophile ivrogne («drunken pedophile»).
À mesure que des attaques personnelles ont visé quiconque essayait de rectifier les faits, le nombre de ces braves s’est mis à diminuer. La preuve en est que 50 % des personnes interrogées en raison de la publication d’un livre sur les droits de la personne ont avoué être « paralysées » à l’idée de donner leur avis.
Paradoxalement, ceux qui affirment que la compétence des commissions des droits de la personne en matière de propagande haineuse a pour effet de paralyser la liberté d’expression ont réussi à créer un effet paralysant dans l’autre sens.
Les détracteurs du système de protection des droits de la personne manipulent les faits et diffusent des renseignements faux pour atteindre leur nouveau but : poser comme postulat que les commissions et les tribunaux des droits de la personne ne sont plus utiles.
La plainte déposée contre le magazine Maclean’s visait un journaliste. Il est donc normal qu’elle ait attiré l’attention de nombreux journalistes qui, avec raison, estiment de leur devoir de faire obstacle à toute atteinte à la liberté d’expression.
À mon avis, certains d’entre eux deviennent involontairement complices d’une simplification excessive de la question et alimentent la controverse en reprenant de faux arguments.
Il semble, essentiellement, que nos détracteurs ne croient pas que notre pays devrait garantir l’accès aux tribunaux administratifs pour défendre le principe d’égalité.
Parmi les exemples que je vais énoncer, je vous demanderais d’essayer de trouver le fil conducteur qui se révèle des plus préoccupants pour beaucoup d’entre nous.
Voici des propos tirés de médias grand public (toutes les citations ont été traduites librement) :
Ces propos illustrent clairement que ces personnes ne comprennent ni les rôles distincts des commissions et des tribunaux ni nos processus.
Les assemblées législatives et le Parlement ont commencé à s’intéresser à la question :
La communauté des droits de la personne doit faire comprendre à la population canadienne à quel point notre système de protection des droits de la personne est important et ce qu’il reste à faire.
La désinformation et l’interprétation faussée de nos détracteurs ont influencé, en grande partie, la perception que de nombreux Canadiens ont aujourd’hui de notre système de protection des droits de la personne.
Il est de la plus haute importance que nous prenions les devants pour expliquer à la population le rôle essentiel du système de protection des droits de la personne au sein de notre société multiculturelle.
Et nous devons faire savoir à tous que le Canada est encore aux prises avec des problèmes de droits de la personne.
Il nous reste beaucoup à faire pour que tous les individus aient des chances égales d’épanouissement, et ce, sans faire l’objet de discrimination.
Je vous invite donc, en tant que membres de la communauté des droits de la personne, à donner votre avis sur ces questions chaque fois que vous le pourrez. N’hésitez pas à mettre à profit vos compétences et votre savoir-faire pour éclairer les discussions et faire en sorte que ces dernières soient tenues d’une manière qui respecte notre système de protection des droits de la personne.
Lorsqu’il est question d’un juste équilibre entre différents droits, le débat aussi doit être équilibré. Malheureusement, il ne l’est pas.
Je vous remercie.